GEORGES
ROUAULT
Quel
que soit le sujet de ses tableaux, Rouault demeure par dessus tout un peintre
religieux. Et non pas seulement parce qu'il a rendu leur valeur de cri aux
scènes de la Bible et de l'Evangile qui s'affadissaient et se banalisaient dans
les poncifs, mais plus encore parce que sa conception de la vie et de l'art
s'axe, avant tout, sur le phénomène religieux : je veux dire celui qui met
l'homme en communion directe avec le mystère et le spirituel. Les clowns de
Rouault sont les Saints de cette hagiographie, et ses prostituées les Martyres
d'un monde où les despotes et les juges marchent lourdement sur leurs semelles
de fer. Son Miserere développe jusqu'aux contrées extrêmes de la souffrance
humaine, dans toutes les conditions et en toutes les circonstances, les phases
de la Passion. Aucun peintre, peut - être depuis Giotto, ne vous avait fait
éprouver aussi intensément a quel point Dieu est homme, et combien de Dieux
occultes, captifs et blessés, saignent dans la poitrine de l'homme.
L', âme
de Rouault et sa palette ne font qu'un. Ses épais cernes noirs enserrent la
forme prisonnière, et, la contraignant, l'obligent à multiplier l'éclat de ses
feux. Ce peintre aime, d'ailleurs, les arts du feu, depuis son enfance, où,
apprenti du maitre verrier Hirsch, il s'enthousiasmait pour les verrières de Chartres et pleurait la décadence de cet
art antique, qui, dans son renouvellement actuel, lui doit une bonne part de
son jeune élan ; où, admirant ses tantes enjolivaient de fleurs et d'oiseaux
les porcelaines galbées des années 18BO, il rêvait de céramiques rudes et
puissantes. Et, s'il a retrouvé le secret des formes des grands sculpteurs sur
bois du Moyen Age, "la fois rustiques et fins, c'est " son père qu'il
le doit, ébéniste subtil, chrétien ombrageux et rebelle, qui pleurait sur
Lamennais foudroyé.
Le
petit Georges Rouault, né en pleine Commune, le 27 mai 1871, au cœur de Paris
rebelle et batailleur, a Belleville, hérita les idéaux et les vertus techniques
de ce milieu d'artisans libéraux. Ce révolté se plia toutefois aux disciplines
de l'École des Beaux-arts, sous la direction nonchalante d'Elie Delaunay,
d'abord, puis généreuse, active et
passionnée de Gustave Moreau, qui, à l’École et au concours de Rome, bataillait
pour ses élèves les plus originaux, ceux qui devaient plus tard lui faire le
plus honneur en s'éloignant le plus loin de lui, ainsi que
Nietzsche-Zarathoustra disait á ses disciples:
« Vous
ne me rejoindre que lorsque vous m’aurez renié » Matisse, Marquet, Puy,
Rouault; et : Moreau, furieux que le jury de Rome n'ait pas agréé l'envoi de
celui-ci, lui fait quitter l'École où visiblement il n'a plus rien à apprendre.
Et puis, Moreau mort, voici ses élèves balayés du Salon des Artistes Français,
ou, obstinément il les soutenait les imposait.
Rouault
éprouve tant de chagrin de la mort de son Maitre, qu'il pense un moment "
entrer en religion : vocation brève, excitée par l'amitié de J. K. Huysmans et
de Léon Bloy, mais il y a diverses manières d'être un saint: celle de Rouault
sera d'abord la grande sainteté de l'art, la dévotion a l'absolu de la forme,
puis un ardent amour pour cette pauvre et laide humanité, ailes brisées dans
son envol, les pitres las et découragés, les tristes putains aux chairs
amollies, les rapaces aux mufles de bêtes pas même fauves, et cette évocation
d'une histoire sainte toute en flammes sourdes et en volcaniques braises.
Qui le comprendrait
? Léon Bloy, lui-même, s'étonne, s'effare, se détourne: cet insurgé est, en
art, un timide et un formaliste.
Rouault
est seul. On lui reproche tout ce qu'on peut trouver de scandaleux dans ses
tableaux: ses noirs, la déchirante tristesse de ses bordels et de ses cirques,
la férocité de ses magistrats éclaboussés de sang, son mépris de la « beauté
féminine» (Vive Cabanel !), sa pitié pour l'humanité douloureuse. Au Salon
d'Automne de 1904 huit peintures et trente-deux aquarelles fournissent ample
aliment au rire et a l'indignation, si bien que les critiques amis et
admiratifs, eux-memes, n'osent plus faire tète. Chaque Salon est une nouvelle
bataille, un nouveau brulot : en 1906, les nus « ignobles» : en 1908, les juges
« diffamés» ... Enfin, délaissant la promiscuité des Salons, les deux premières
grandes expositions personnelles chez Druet, février 1910, décembre 1911.
Le
Fauvisme est né : Rouault ne se trouve plus tous à faits seul, mais combien a
l'écart des« écoles », cependant, et des« mouvements)). Au cœur des tendances
nouvelles qui dédaignent le sujet, il réaffirme, a partir de 1913, la
suprématie du grand art religieux représentatif, qu'il conduira
jusqu'aujourd'hui en des variations d'une richesse sans cesse approfondie et
accrue ; avec la grande exposition de 1947, c'est le retour triomphal du
peintre que l'on avait pu croire dévié ver s l'illustration sous l'influence de
Vollard, mais dans ses gravures, encore, dans ses eaux-fortes en couleurs, dans
l'extraordinaire et génial cousinage du récent Miserere, quelle inapaisable
faim d'élargir son art, son style, son métier!
Enfin,
sur place, et avec les mêmes éléments picturaux, la transfiguration, le
ruissellement du divin dans ce torrent de feu et de scories, l'illumination, la
révélation d'un monde angélique a la manière de celui qu'entrevoyait
Swedenborg, sous la défroque de la chair humaine, roussie, trouée des mille
yeux de paon de l'âme.
Michel Brion
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